Emploi et handicap : Des « mesures plus contraignantes » réclamées

Vu l’insuffisance de résultats en matière d’intégration en emploi des personnes en situation de handicap ces cinquante dernières années, le gouvernement du Québec doit adopter « des mesures plus contraignantes pour les employeurs ».
Caroline Touzin Équipe d’enquête, La Presse
Mardi 20 mai 2025
C’est ce que conclut la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse après avoir réalisé une étude d’envergure dévoilée ce mardi à Montréal sur le sujet.
Malgré des compétences et des qualifications recherchées sur le marché du travail, plus d’un million de personnes en situation de handicap font face à « des obstacles persistants » à l’embauche, à l’intégration et au maintien en emploi, indique cette étude.
La grande majorité (93 %) des personnes en situation de handicap interrogées dans le cadre de l’étude ont connu « des trajectoires professionnelles très difficiles, caractérisées par l’instabilité et la précarité ».
La plupart d’entre elles (83 %) ont déclaré avoir subi au moins une expérience de travail qui impliquait une forme de harcèlement liée à leur situation de handicap, dont des remarques humiliantes et des blagues dégradantes.
À compétences égales à celles de leurs collègues sans limitations fonctionnelles, elles ont le sentiment d’être le choix de « dernier recours » des employeurs.
Plusieurs dont les limitations fonctionnelles ne sont pas visibles choisissent d’ailleurs de ne pas divulguer leur handicap pour maximiser leurs chances d’obtenir un emploi. D’autres préfèrent minimiser les mesures d’accommodement requises. Autant de « stratégies » qui viennent « éroder le lien de confiance avec l’employeur », observe la Commission.

« L’approche volontariste privilégiée par le gouvernement du Québec n’a pas livré les fruits escomptés », résume le président de la Commission Philippe-André Tessier, chiffres à l’appui. La Commission fait cette sortie publique à l’aube du renouvellement de la Stratégie nationale pour l’intégration et le maintien en emploi des personnes en situation de handicap.
Pour que les milieux de travail québécois puissent prétendre à une juste représentation des personnes en situation de handicap au sein de leurs effectifs, il faudrait qu’au moins 10,5 % des personnes à leur emploi soient en situation de handicap.
« Dans les 40 dernières années, cette cible n’a jamais été atteinte », déplore M. Tessier, et ce, « dans tous les secteurs d’emploi ». L’appareil gouvernemental n’est jamais parvenu à atteindre l’objectif de 2 % fixé en… 1984. Dans le secteur privé, seulement 10 % des entreprises embauchent des personnes en situation de handicap. On parle d’un maigre 7 % dans le secteur de l’économie sociale et de l’action communautaire.
M. Tessier fait un parallèle avec la politique de harcèlement sexuel au travail. « On ne tolérerait pas comme société que seuls 10 % des entreprises soient assujetties à une telle politique », souligne-t-il.
Le gouvernement du Québec devrait adopter une approche plus contraignante pour les employeurs, en s’inspirant de l’Ontario et de la France où des sanctions financières sont prévues à l’égard d’entreprises et d’organismes qui n’atteignent pas une représentation suffisante. « Le gouvernement doit agir avec plus de fermeté », ajoute la vice-présidente de la Commission Myrlande Pierre.
Pour réaliser l’étude, la Commission a analysé près de 700 plaintes de discrimination fondée sur le handicap dans le secteur du travail traitées entre 2017 et 2024, en plus de réaliser 114 entretiens avec des personnes en situation de handicap.
La Commission critique également la « situation inacceptable » de personnes qui vivent avec une déficience intellectuelle ou un trouble de spectre de l’autisme sur les plateaux de travail. Les tâches effectuées dans ces structures ne sont généralement pas rémunérées. Lorsqu’une personne accède à un tel plateau, il n’existe pratiquement aucune possibilité pour elle d’intégrer le milieu régulier de l’emploi, par la suite. « Ça ne devrait plus exister », dit le chercheur et auteur de l’étude de la Commission Daniel Ducharme.
Les exemples d’Alexane et Cassandra
« Tu n’as pas l’air malade », se fait souvent dire Cassandra Poitras. La jeune femme, qui est atteinte d’une maladie orpheline, a besoin d’un chien d’assistance. Or, elle doit « constamment justifier » la présence de l’animal à ses côtés, déplore-t-elle, car elle n’a pas un handicap « visible ».
Comme beaucoup de personnes vivant avec un handicap, Cassandra s’est heurtée à un « manque de souplesse » dans certains milieux de travail (son employeur actuel, lui, est souple, précise-t-elle).
Trop souvent, les employeurs ne tiennent pas compte des contraintes vécues comme la faible disponibilité du transport adopté, les suivis médicaux, la nécessité d’avoir un horaire allégé pour éviter la surcharge cognitive ou la fatigue, plaide d’ailleurs la Commission.
Pour l’artiste multidisciplinaire Alexane Roy, qui témoignait également ce mardi aux côtés des gens de la Commission, les obstacles ont été nombreux.
« À l’école, on ne m’a pas orienté vers les arts, mais plutôt vers un travail de bureau en raison de mon handicap physique », déplore l’artiste qui a étudié en administration.
On lui a fait valoir la difficulté — voire l’impossibilité — de trouver un milieu de stage prêt à accueillir une personne en fauteuil roulant. L’artiste est parvenue à trouver un emploi administratif dans un organisme culturel, non sans regretter de ne voir nulle part à la télévision ou sur la scène une personne qui lui ressemble.
